Une évaluation indépendante publiée ce 21 septembre confirme des gains d’apprentissage d’une ampleur exceptionnelle. Derrière ce programme, deux chercheurs québécois, Steve Bissonnette et Clermont Gauthier, dont les travaux irriguent aussi les méthodes de La Librairie des Écoles.
L’évaluation des « Ecoles Pionnières » marocaines, dont le programme s’est déployé à grande échelle l’année dernière dans plus de 50% des écoles marocaines, dévoile des résultats historiques. Pour un éditeur scolaire engagé depuis ses débuts en faveur des pédagogies efficaces, c’est un moment charnière.
Deux chercheurs, une même exigence de preuves
Steve Bissonnette est professeur titulaire au Département d’éducation de l’Université TÉLUQ, au Québec. Formé en psychopédagogie à l’Université Laval, il a travaillé plus de vingt-cinq ans auprès d’élèves en difficulté et de personnels scolaires, en primaire, en secondaire et en centre jeunesse. Auteur de plus d’une centaine de publications sur l’efficacité de l’enseignement, son ouvrage de 2023, Enseignement explicite et données probantes : 40 stratégies pédagogiques efficaces pour la classe et l’école, sert de référentiel à la réforme marocaine 2022-2026.
Clermont Gauthier, chercheur de l’Université Laval, est son partenaire de longue date. Dès 2010, ils publient avec leurs collègues une méga-analyse des stratégies d’enseignement efficaces auprès des élèves en difficulté au primaire, puis L’enseignement explicite et la réussite des élèves (ERPI, 2013). Leur modèle tient en cinq temps : ouverture de la leçon, modelage, pratique guidée, pratique autonome, clôture, afin de rendre visible ce qui reste souvent implicite, pour que tous les élèves, et d’abord les plus fragiles, puissent réussir. Tous deux ont joué un rôle important dans la conception des Écoles pionnières.
Ce que mesure l’évaluation indépendante
Menée par le Morocco Innovation and Evaluation Lab (MEL), collaboration entre l’UM6P et le J-PAL du MIT, l’étude porte sur environ 36 000 élèves répartis dans 483 écoles, comparées à des écoles semblables n’ayant pas encore intégré le programme.
Le résultat principal : après une année, l’effet moyen atteint 0,6 écart-type, toutes cohortes et matières confondues. Concrètement, l’élève moyen passe du 50e au 72e percentile, ce qui équivaut à près de trois années d’apprentissage ordinaires. L’effet est de 0,76 en français (presque 3 ans de gagné), 0,63 en mathématiques (deux ans de gagné) et 0,38 en arabe (un an de gagné). Il concerne tous les profils : 0,59 pour les élèves les plus en difficulté (2 ans de gagné), 0,50 pour les plus performants (1 an de gagné). Il se prolonge aussi au collège, où les élèves passés par une école pionnière progressent de 0,76 écart-type.
En un an d’école pionnière, un élève moyen apprend autant qu’il aurait normalement appris en trois ans — et dépasse désormais 7 élèves sur 10 qui n’ont pas eu ce programme.
Infographie 1 — Les chiffres clés
- Échantillon : environ 36 000 élèves, 483 écoles
- Effet moyen après 1 an : 0,6 écart-type (du 50e au 72e percentile)
- Équivalent : environ 3 années d’apprentissage ordinaires en une seule année

Le passage à l’échelle est l’autre enseignement. Du pilote 2023-2024 (626 écoles, environ 320 000 élèves) à 2025-2026, le programme est passé à 4 626 écoles, plus de 2 millions d’élèves, 75 000 enseignants et 960 inspecteurs, soit environ 54 % des écoles primaires publiques (Banque mondiale). Le pilote avait mesuré un effet de 0,9 écart-type, plaçant l’élève moyen devant 82 % de ses camarades du groupe de comparaison. L’ampleur est logiquement moindre pour les cohortes suivantes, plus diverses, avec environ 2 000 écoles ajoutées chaque année, mais elle reste élevée et s’est stabilisée en troisième année.

Les évaluateurs rappellent que ce chiffre mesure la progression attribuable au programme, non le niveau absolu atteint. Le point de départ était bas : en 2023, près de 60 % des enfants de 10 ans ne savaient pas lire et comprendre un texte simple à la fin du primaire. Leur conclusion : la combinaison de l’enseignement explicite et du Teaching at the Right Level (TaRL) constitue une stratégie prometteuse, et la continuité de la réforme est déterminante.
Ce que confirme la recherche internationale
Le Maroc ne fait pas figure d’exception : il illustre, à l’échelle d’un pays entier, ce que la recherche établit depuis un demi-siècle. La méta-analyse de Stockard et ses collègues (2018), qui porte sur 328 études et près de 4 000 effets mesurés entre 1966 et 2016, conclut que la quasi-totalité des effets de l’instruction directe sont positifs et significatifs, la plupart d’ampleur moyenne à grande, bien au-dessus du seuil de 0,25 généralement retenu en éducation. Hattie situe l’effet moyen de l’instruction directe à 0,59 dans sa synthèse Visible Learning. Aux États-Unis, le projet « Follow Through », la plus vaste expérimentation jamais menée en éducation, avait déjà donné l’avantage à ce modèle sur les compétences fondamentales dès les années 1970. En France, la note du Conseil scientifique de l’Éducation nationale de juin 2022 rappelle, données à l’appui, l’efficacité de l’enseignement explicite pour l’apprentissage de notions nouvelles, quels que soient le public et le contenu enseigné.

Ces mesures ne sont pas strictement comparables, les durées, outils et populations diffèrent. Mais leur convergence, sur cinquante ans et plusieurs continents, est frappante.
L’interview de Jean Nemo : la parole au chercheur
Dans un long entretien filmé dans les locaux de La Librairie des Écoles, Jean Nemo s’est entretenu avec Steve Bissonnette. Le chercheur revient sur les origines de l’enseignement explicite, sur les apports des sciences cognitives et sur les critiques qui lui sont régulièrement adressées en France. En miroir du succès marocain, il partage aussi son regard sur les défis de l’école française : formation des enseignants, adoption des pédagogies efficaces, conditions d’une réforme nationale. À la lumière de l’évaluation publiée aujourd’hui, cet échange prend une résonance particulière. Visionnez l’interview.
Une ligne éditoriale et un pari stratégique pour la décennie
La Librairie des Écoles s’est construite sur une conviction : le rôle d’un éditeur scolaire est de garantir aux professeurs des méthodes efficaces, clés en main, dont l’efficacité a été prouvée. C’est la pédagogie explicite, associée à la méthode de Singapour en mathématiques, qui structure nos collections : méthode de Singapour, méthode explicite de français, méthodes de lecture syllabiques, méthodes d’histoire chronologiques… complétées par des formations certifiées Qualiopi.
Les Écoles pionnières donnent à cette ligne une validation rare : un programme mesuré de façon indépendante, sur des dizaines de milliers d’élèves, à l’échelle d’un pays entier. Elles montrent aussi ce qui fait réussir une réforme pédagogique : des leçons structurées, une remédiation ciblée au bon niveau, des enseignants accompagnés dans la durée. Ce sont ces mêmes principes qui guident notre travail éditorial : progression maîtrisée, guidage fort de l’enseignant, pratique fondée sur les données probantes, formation pour que la méthode vive en classe.
C’est pourquoi nous en faisons un axe stratégique pour la décennie à venir : rester en France l’éditeur de référence des pédagogies fondées sur la preuve, en publiant, en formant et en donnant la parole à des chercheurs comme Steve Bissonnette et Clermont Gauthier. Il ne s’agit pas de transposer mécaniquement le modèle marocain, tant les contextes diffèrent. Mais la leçon, elle, est transposable : quand une pédagogie prouvée rencontre une volonté politique, des moyens et de la continuité, les résultats suivent.


