« J'aurais quelques scrupules à écrire pour ce livre une vraie préface.
D'abord, les difficultés de ma vue m'interdisent de le lire intégralement ; et
surtout, bien qu'ayant passé toute ma vie dans l'enseignement, je n'ai pas eu
l'expérience des classes auxquelles le livre s'adresse.
Et pourtant je puis ici apporter un témoignage. Je puis dire, sans hésiter,
que, pour les études qu'ils feront ensuite, et pour la vie en général, il est
essentiel à mes yeux que les jeunes apprennent, de façon ordonnée et
systématique, les structures de leur propre langue. Trop souvent, on leur en
enseigne les rudiments un peu au hasard, et on les entraîne surtout à deviner.
Sans doute est-il facile, et même utile, de deviner ; mais cela ne permet guère
d'aller de l'avant. De même, si l'on propose à des enfants de compléter la
phrase : « les oiseaux sont... », « les villes sont... », il est évident que la réponse
est très facile et l'exercice dépourvu d'intérêt ; mais si cet exercice se fait sur
toute une suite d'exemples (NDLR : voir les exercices 3 et 4 page 15), le
rapprochement s'opère de lui-même, et tout naturellement, la notion se
dégage et l'on perçoit l'existence d'une catégorie grammaticale (celle de
l'adjectif), qu'il sera désormais précieux de savoir utiliser. De même pour
l'accord de ces adjectifs ! Assimiler ces règles deviendra alors naturel et toutes
les possibilités du langage s'amélioreront rapidement. - Et, pour la lecture,
pour l'écriture, pour l'expression même de leur pensée, les élèves apprennent
à dépasser l'art de deviner pour vraiment analyser.
Oui, c'est là le seul moyen pour faire que les éléments se mettent
aussitôt à leur place, que les jeunes puissent varier et modifier l'expression,
bien saisir ce qui leur est dit, comprendre les textes, et aussi, plus tard, se
servir de cette maîtrise pour apprendre d'autres langues, les langues
étrangères, dont le fonctionnement s'expliquera en fonction de celui du français.
Quand les bases sont claires et bien maîtrisées, tout s'ouvre vers
l'avenir et vers des richesses sans cesse accrues.
Cela ne veut pas dire qu'un tel apprentissage soit nécessairement
ennuyeux, loin de là ! On a beaucoup trop voulu, je crois, distraire les enfants et
les amuser, sans se soucier de leur véritable formation. À vrai dire, comprendre
la valeur de chacun des éléments dont est faite notre langue, comprendre
comment ils s'agencent entre eux, et percevoir comment chaque pièce varie
comme varieraient les différents morceaux d'un puzzle un peu raffiné, ce peut
être un très joli jeu, qui demande de l'attention, mais aussi de l'ingéniosité, et
donne, avec l'amusement, la joie qu'il y a toujours à comprendre comment les
choses marchent.
Mon ami Érik Orsenna avait écrit, il y a quelques années, un très joli livre
intitulé La Grammaire est une chanson douce : c'était un livre délicieux et
indiscutablement utile. Et j'aime, comme lui, la grammaire ; mais je dirais
simplement que, pour une chanson douce, il faut un peu apprendre à chanter
et que, si l'on veut varier sa chanson, la modifier, l'affiner, un peu de précision
et d'entraînement ne serait pas du luxe. J'admets donc son titre, mais je dirais
que, pour moi, au nom de l'enseignement, la grammaire me paraît être surtout
le merveilleux apprentissage d'un art de s'exprimer et, par suite, de penser.
Cette « chanson douce » est aussi le plus beau des apprentissages.
J'ajouterai qu'au passage se précisent le vocabulaire et le contact avec
les petits textes. À partir de l'analyse grammaticale, tout s'ouvre et permet de
progresser.
L'enseignement du français, pour diverses raisons, est actuellement en
crise. Ce devrait être pourtant là le souci majeur de l'instruction publique. Tout
ce qui peut contribuer, de façon claire et, je le répète, systématique, à
développer chez les jeunes le sens et le bon maniement de leur propre langue
me paraît donc une tâche essentielle. Je le dis d'autant plus volontiers que -
comme je l'indiquais au début - j'en juge par les résultats qui se font sentir
dans les années qui suivent, et sans doute, dans la vie même des jeunes qui
ont été plus ou moins bien préparés dans ce domaine si capital.
Jacqueline de Romilly, de l'Académie française